Avant de répondre à cette question, revenons à mercredi 8 juillet.
Un médecin de 41 ans a été condamné à la prison à vie par le tribunal régional de Berlin pour le meurtre de 15 patients, tous suivis à domicile pour des soins palliatifs. Malheureusement, le nombre des victimes pourrait encore augmenter, car des dizaines d’enquêtes sont toujours en cours.
La juge a noté que ces patients souhaitaient vivre et que certains avaient encore des mois, voire des années à espérer.
Ce médecin a choisi délibérément les soins palliatifs pour tuer sans être inquiété, et pour ressentir une forme de pouvoir.
Le cas de Niels Högel, cet infirmier condamné en 2019 pour au moins 85 meurtres dans deux hôpitaux, est un parallèle évident.
Comment est-ce possible ?
Malheureusement, ces cas ne sont pas isolés. Ce sont des soignants qui pénètrent dans des zones de vulnérabilité extrême et de faible surveillance, précisément parce que la mort y est attendue, donc moins contestée.
On retrouve ces zones de vulnérabilité en soins palliatifs, mais aussi en gériatrie, en psychogériatrie et dans le domaine du handicap.
Comment un médecin, un infirmier ou un soignant peut-il s’arroger le droit de décider qui vit ou meurt ?
1. Le soin palliatif comme angle mort structurel
Contrairement à un service de chirurgie où chaque décès doit être expliqué, en soins palliatifs, tout comme en gériatrie et en psychogériatrie, le décès est souvent l’issue attendue, presque normalisée.
Cette normalisation, bien que nécessaire pour notre pratique afin de ne pas rendre la mort pathologique, peut être détournée et devenir une couverture.
Le « champ des possibles » qui permet de respecter une vie jusqu’à son terme naturel est aussi, si l’on n’y prend pas garde, un endroit où l’exception passe inaperçue.
Nous, professionnels des soins palliatifs, devons rester vigilants — non pas méfiants, mais attentifs.
2. La toute-puissance comme dérive, et non comme risque professionnel ordinaire
Ces actes n’avaient rien à voir avec la médecine palliative, ni avec le suicide assisté ou l’euthanasie, qui est interdite en Suisse.
Il ne s’agit pas d’une extension pathologique d’une bonne intention, mais d’une pathologie personnelle qui a utilisé la fonction.
Cette distinction protège la discipline des amalgames, sans pour autant éliminer la nécessité d’une vigilance tant institutionnelle que personnelle.
Chaque professionnel des soins palliatifs doit rester vigilant — et non méfiant.
3. La question du contrôle et du contre-pouvoir
Ce qui a permis 15 meurtres, et peut-être plus, en presque trois ans, ce sont des failles concrètes : des décès survenus à domicile, donc hors de la vue de l’équipe, et des prescriptions de sédatifs sans double vérification systématique.
Le domicile ne doit pas être stigmatisé ; en milieu institutionnel aussi, lorsque la prescription et l’administration reposent sur le même professionnel, la double vérification fait défaut.
Une réflexion professionnelle utile ne se limite pas à l’effroi moral ; elle interroge aussi ce qui, dans nos propres organisations, dépend d’un seul regard, d’une seule signature.
4. La confiance comme ressource fragile et collective
Ce médecin n’a pas seulement tué des patients : il a porté atteinte à un capital de confiance qui n’appartient à aucun soignant individuellement, mais à la profession entière.
Chaque professionnel de soins palliatifs hérite aujourd’hui d’une suspicion qu’il doit apaiser patient par patient.
Les soins palliatifs respectent la vie jusqu’à son terme naturel, en s’efforçant d’offrir la meilleure qualité de vie possible.
Restons vigilants et exigeons la double vérification ; exigeons le regard collectif — non par méfiance, mais par vigilance.

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