Le refus de soin n’est jamais un simple contretemps organisationnel. Il constitue un fait clinique, relationnel et éthique majeur, parce qu’il met en tension trois impératifs rarement conciliables : la volonté de protéger, l’obligation d’accompagner, et le respect de la liberté de la personne soignée.
S’il désoriente autant qu’il épuise les équipes, c’est aussi parce qu’il renvoie à une réalité plus profonde : dans un quotidien qui se raréfie, refuser peut devenir, pour la personne en situation palliative, l’un des derniers espaces où elle exerce encore un pouvoir sur son corps et sur sa vie.
Et si le refus d’une hospitalisation était le dernier acte d’autonomie ?
Cette question m’habite encore, quatre ans après. Elle a un visage, un prénom, une histoire — celle de ma tante, en phase terminale d’un cancer.
Elle avait une volonté ferme et claire : mourir chez elle, dans son appartement, entourée de ses chats.
Et jusqu’à sa dernière semaine de vie, cela se passait bien. Cela se passait bien, jusqu’au moment où les soignants de première ligne ont estimé que ce n’était plus possible — plus éthique, plus conforme aux exigences de sécurité, plus compatible avec leur vision d’une mort digne.
En ma qualité de répondant thérapeutique et d’infirmier spécialisé en soins palliatifs, j’ai été sollicité par mes collègues des soins à domicile.
D’abord avec bienveillance, puis avec une insistance croissante : il fallait qu’elle accepte une admission en Unité de Soins Palliatifs. Ce n’était plus tenable. Ce n’était plus éthique. Ce n’était plus respectueux.
Je me suis retrouvé dans une position profondément inconfortable, tiraillé entre deux légitimités : les inquiétudes réelles de mes collègues, qu’il fallait entendre, et la parole d’une femme qui savait que sa vie touchait à son terme — et qui voulait que ses choix, jusqu’au bout, soient respectés.
Septante-deux heures avant son décès, sous la menace d’un signalement à l’organe de surveillance, j’ai cédé.
Je me suis retrouvé à négocier avec ma tante — une négociation que je ne souhaitais pas, que rien ne m’avait préparé à mener dans ce double rôle de neveu et de soignant.
Par lassitude, elle a accepté. En sa présence, j’ai organisé son admission, prévue pour le lundi.
Lorsque je lui ai annoncé qu’elle serait transférée en USP ce lundi-là, et que je l’accompagnerais, elle m’a souri.
Avec une douceur qui n’appartenait qu’à elle, elle m’a dit : « C’est bien. Tout le monde sera content. Mais je n’aurai pas besoin d’y aller. »
Elle n’a pas eu besoin d’y aller. Elle est décédée le dimanche.
Ce récit, je le porte comme un enseignement autant que comme une blessure.
Il illustre avec une clarté douloureuse ce que le refus de soin — et en particulier le refus d’une hospitalisation — révèle chez une personne dont la capacité de discernement est intacte : non pas un obstacle à contourner, mais un acte de sens, d’identité, de dignité.
Le refus ne désorganise pas seulement les plannings. Il interroge nos certitudes, nos peurs, notre rapport au contrôle. Il nous oblige à nous demander pour qui, au fond, nous soignons.
Lorsque nous sommes en bonne santé, nous nous proclamons volontiers défenseurs de l’autonomie.
Mais qu’advient-il de cette conviction lorsque la maladie s’est profondément inscrite dans le quotidien de l’autre — et que son autonomie contredit ce que nous croyons être son bien ?
C’est là, précisément, que commence le vrai travail éthique.


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